Raymond Devos est un artiste unique. Maniant le monocycle, les balles, les massues, les instruments de musique avec dextérité, pratiquant l’art du funambule, l’art du mime, l’art du clown impeccablement, il joint le geste à la parole. Auteur par ses mots de véritables perles du langage et de l’imagination, il explique merveilleusement le rôle et la spécificité du clown (22), il parle de ce qu’il mime, il raisonne comme s’il marchait sur un fil tendu et tanguant tout à la fois, il jongle avec les mots. Dans le sketch Le Possédé du Percepteur, il pratique un jonglage parlé à trois lettres, qui suppose une adresse mettant en scène la gauche et la droite corticale, se jouant de la pesanteur apparente du sens normal.

Un de ses sketchs, La Chute Ascensionnelle, est basé sur le jonglage. Ce texte unique d’un artiste unique vient à point dans notre raisonnement: il constitue à mes yeux la clef de voûte de la compréhension de l’aspect invisible du jonglage. Texte incroyable, dont la création constitue également l’intérêt. La leçon du Maître Devos…

Tout en faisant virevolter trois petites boules rouges, l’artiste commence son sketch:

« Avant je jonglais avec trois boules de trois kilos…

Et puis, j ‘ai pris une boule sur la tête !

Alors j’ai réduit le matériel.« (23)

L’histoire est vraie. L’événement frappant s’est véritablement produit, marquant dans sa chair et dans son esprit le funambule du langage. Devos a été sensible à la portée symbolique de cette mésaventure et le raconte dans le livre de Guy Sylva Quoique…dit Raymond Devos, évoquant la genèse de La Chute Ascensionnelle.

« Il  est né, ce sketch, à partir d’une boule que j’ai reçu sur la tête, en jonglant avec trois boules de trois kilos chacunes. J’en lançais une en l’air et au moment ou elle devait me retomber sur la tête je faisais un petit écart : la boule retombait à côté. Un soir – cela se passait au Havre – malgré le même écart, la boule a atterri sur ma tête ! « (24) Circonstances peu communes.  » C’est comme si le Ciel m’était tombé sur la tête .‘ »(25) précise l’artiste à l’intérieur du sketch.

Il faut considérer cette situation sous trois angles différents, si l’on veut comprendre ce qui se joue:

– La marque que l’événement a laissé sur Devos.

– Ce qu’il en a conclu, exprimé à la mode clownesque dans le sketch.

– Le message délivré par l’ensemble de l’histoire.

LA MARQUE

Marque physique : la tête est ouverte, la pose de quelques points de suture sera nécessaire.

Marque spirituelle : l’événement inspire à Devos un numéro, il retire de ce choc un sens particulier, une SIGNIFICATION. Nous tenterons donc de l’imiter en cherchant tout à l’heure un sens cohérent à ce qu’on peut appeler la parabole du jongleur assommé par une boule de trois kilos.

Par ailleurs, Raymond Devos n’est pas le premier homme à vivre ce type de situation. Il y a un précédent célèbre : Newton ensommeillé sous un arbre est réveillé par la chute d’un fruit sur sa tête. Ainsi, selon la légende, naît la théorie de la gravitation. Un dessinateur, Marcel Gotlib, a rendu cette histoire aussi connue que celle d’Adam et Eve (ces histoires de fruits et d’arbres !) dans sa Rubrique-A-Brac.

Petit choc libérant d’un seul coup un flot de sens: le scientifique résoud l’énigme des lois de la pesanteur.

LE COMPTE RENDU

Le texte de La Chute Ascensionnelle se scinde en deux parties distinctes. Au début, l’artiste évoque la mésaventure, affirmant qu’avant qu’elle ne survienne, il se permettait de questionner le Ciel :

 » Dieu … si tu es là-haut,

envoie-moi une preuve de Ton existence! Et Lui … (signe qu’il l’a bien reçu)

Vlaff! (il laisse tomber la boule sur le sol)

Irréfutable ! (26)

Le choc de la boule atterrissant sur sa tête finit par lui redonner la foi. Voilà le premier sens que Devos retire de l’événement. Dans la seconde partie du texte, l’artiste s’attaque au problème de la pesanteur, EXACTEMENT COMME NEWTON.

« Depuis que j’ai pris

cette boule sur la tête,

je lévite …  » Plus loin:

« C’est que si j’arrive à vaincre la pesanteur,

je ne la supprime pas…

et Dieu merci! « (27)

Voici qu’apparait le dilemme du jongleur: vaincre la pesanteur… sans la supprimer ! Dans la suite du numéro, Devos imagine ce qui se produirait s’il supprimait la pesanteur:

« je tomberais en haut ! « (27)

Ainsi, Devos remplacerait Dieu et, apercevant en bas un homme lui demandant une preuve de son existence, laisserait tomber sa boule sur la tête de l’incroyant! La boucle est bouclée, technique d’écriture chère à l’artiste belge qui systématiquement fait tourner ses idées, leur fait décrire des cercles.

LE MESSAGE

La transcription comique de la mésaventure du Havre est intéressante au plus haut point. Quelle magie fait que pour l’artiste un « accident du travail » se transforme en une étude parlante sur les thèmes de Dieu et de la pesanteur ?!?

Si magie il y a, elle est d’essence corticale. L’ouverture de la tête, c’est l’ouverture du sens. Creusons-nous la tête, dit-on quand on veut se pousser à résoudre un problème. Newton et Devos ont vécu à leurs dépends la concrétisation frappante de cet adage. Chez l’un et l’autre, le choc a libéré des mots, des idées, tournant autour des mêmes thèmes. Pourquoi?

Dans le cas de Devos, il semble que le combat contre la pesanteur en est la source: trois boules de trois kilos obligent à travailler en force, à lutter contre la pesanteur au lieu de s’en faire une alliée. Prise de conscience entraînée par l’événement: le jonglage a pour but de transcender la matérialité, la pesanteur est partenaire, non adversaire.

C’est en interpellant le Ciel que Devos obtient une réponse, c’est en racontant ce sketch qu’il rend compréhensible ce que nous venons d’évoquer. Or, la réponse obtenue est digne d’intérêt : Devos voit dans cet événement la métaphore d’un châtiment divin. Le jongleur mécréant manipulant de lourds objets se transforme en un jongleur parlant de Dieu et de la pesanteur.

L’ouverture de la tête a oeuvré.

POURQUOI LA TÊTE ?

Le jonglage parlé pratiqué par Devos relève de la manipulation des concepts abstraIts. Il donne ainsi l’exemple à suivre pour comprendre et se servir de l’outil  du langage. Le jongleur montre symboliquement ce que l ‘homme est appelé à faire: tout comme il met en mouvement l’objet, assouplit son corps et construit dans l’espace un spectacle imitant la mécanique céleste, l ‘homme parlant doit mettre en mouvement ses idées, assouplir ses circuits de compréhension et d’expression afin de rendre au Ciel les dons qu’il a reçu. La lutte contie la pesanteur, la danse avec la pesanteur ressembla à la lutte pour briser la fixité du sens, l’habitude sociale ayant solidifié le langage, engourdi le sens, parfois immobilisé la pensée.

Devos, en jonglant, s’ouvre la tête et reconnait l’existence de Dieu, a sa manière clownesque. Formidable rencontre entre une balle et une tête, message déjà perçu à travers l’histoire de Chaque Chasseur à la Sarbacane et de son fils , mais pas encore expliqué.

Peut-être devrions-nous dire: Devos, en jonglant, s’ouvre à Dieu et rencontre la tête! En effet, le Pop Wuh fait valoir à sa manière symbolique qu’une tête a oeuvré au commencement des commencements. Idée qui n’est pas sans écho dans la sphère scientifique: sous l’impulsion des astrophysiciens, de nombreux scientifiques sont arrivés à la conclusion que quelque chose d’invisible gère l’univers, que le cosmos est une conscience, « qu’Il pense dans l’Univers« (28) , pour reprendre une formule célèbre.

Par ailleurs, un grand nombre de religions affirment qu’au commencement, une Parole a façonné le monde. Chez l’homme, la parole est liée de toute évidence au fonctionnement du cerveau (notamment à la mécanique gauche-droite). Chez Dieu, d’ou vient-elle?

La balle, la tête, la science, la religion, Devos, tout ramène à la question immémoriale sur la nature de Dieu. Impossible ici de traiter ces questions. Un aparté de six mille pages serait malvenu ! Du reste, un auteur s’est chargé de l’enquête décisive, enquête à travers le labyrinthe des traditions, des rites, des mythes et des constats scientifiques: Marie-Louise Labiste dans Le Secret des Secrets(29) démontre avec rigueur et maestria ce que tous les  initiés du monde ont crié en silence depuis l’aube des aubes: la tête contient le secret du don du Créateur à l’ homme, le cerveau humain fournit la représentation d’étude du modèle cosmogonique ayant oeuvré au Commencement.

Une pensée surpuissante, contenant comme dans un jeu de poupées russes d’autres consciences, les nôtres par exemple… L’étude du fonctionnement du cerveau permet, en utilisant le raisonnement analogique, de comprendre la mécanique de mise en forme du Réel.

Du reste, c’est sur cette base structurale que nous avons bati ce petit livre. Entre autres clés de raisonnement, nous avons utilisé l’analogie entre la balance gauche-droite corticale, et corporelle, nous livrant le lien entre jonglage et langage. La comparaison entre le sorcier et le jongleur a été effectuée en fonction des zones corticales , formes et couleurs face aux opérations verbales et abstraites. En fait, chaque pas supplémentaire dans l’édifice conceptuel que constitue ce petit livre a été réalisé en fonction des paramètres corticaux, selon la méthode exposée par Dominique Aubier in La Face Cachée du Cerveau (voir bibliographie).

Et Devos nous a confirmé cette clef originelle, par sa mésaventure du Havre et son formidable sketch. « Le sens des choses est dans les choses telles qu’elles se produisent…  » (30)

 

EN GUISE DE CONCLUSION

La question posée en introduction était la suivante: quelle place a le jongleur dans l’architecture sociale, symbolique, métaphysique voire spirituelle de l’humanité.

Notre cheminement s’est efforcé d’être logique: d’abord, s’attaquer à la définition de base du jonglage; cerner l’espace ou il se déroule, puis isoler dans chacune de ces dimensions la gestuelle particulière et sa signification symbolique. Ensuite, chercher dans la dimension de l’abstrait, la quatrième, les intentions signifiantes liées à l’acte de jongler.

Notre raisonnement s’est trouvé expédié sur la piste des sorciers Indiens. Impossible d’éviter ce détour, de laisser de côté ces mystérieux dessins Huitchols. Butin de l’opération: repérer les nombreux points communs existant entre un jongleur et un sorcier. A la moitié de ce petit livre, nous avions fait le tour des capacités humaines primitives: la parole, la chasse, la construction commune, la sorcellerie. Restait à comprendre pourquoi le jongleur jongle !

Tous les objets que manipule un jongleur sont intéressants et d’origine très ancienne. La balle, la massue, l’anneau font partie des objets tenus en main par une représentatiqn antique d’un Dieu Indien, (d’Asie cette fois) .Mais la balle méritait un traitement spécial: c’est l’objet par excellence du jongleur.

Là aussi , la logique ne pouvait passer que par le Pop Wuh. Il n’y a qu’un seul texte comparable à la Genèse biblique ou la balle joue un rôle si important. Cette piste Indienne, soufflée par les Sioux, nous a conduit à reconnaître une logique liant la balle et la tête, l’une symbolisant l’autre.

Là encore, pas d’autres chemins possibles que celui proposé par Raymond Devos: un seul texte sur le jonglage possède tant d’indices signifiants, un seul Raymond Devos pour posséder à ce point le talent de raconter , à partir d’une mésaventure peu banale, une histoire digne de figurer parmi les textes sacrés! j’ose le dire…

Enfin, pas d’autres conclusions possibles que celle qui replace la tête sur les épaules de l’ homme. Là serait la sorcellerie sacrée: utiliser tous les jours de sa vie la pensée d’essence divine disponible à l’intérieur de chacunes de nos têtes.

Nous voici donc au sommet du raisonnement : tout ou presque a été dit (l’essentiel), nous devrions pouvoir répondre à la question initiale au sujet de la place du jongleur dans le monde.

Socialement, le jongleur se trouve généralement dans les cirques. Mais depuis quelques années, on le voit mêlé à d’autres formes d’expression culturelle, essentiellement la musique, le théâtre, la danse. Ce phénomène est nouveau et traduit un désir, une tendance, une évolution*. Pourquoi, en cette fin de siècle, réapparait du fond des âges ce personnage généralement inaperçu, itinérant anonyme, sinon pour lui donner la possibilité sociale d’être perçu et compris?

Le nomadisme des gens du cirque indique leur fonction, de l’ordre du messager: transmettre, relier, colporter de communautés en communautés. Mais colporter quoi? Nous avons vu dans ce petit livre que le jonglage, tel qu’il s’affirme symboliquement, ne délivre son sens qu’à partir du moment ou l’on prend en compte l’aspect initial, originel de l’impulsion de jongler.

Ainsi le manipulateur, l’habile être, l’adroit personnage qui expédie ses opjets vers le Ciel répond à un besoin profond … A la lumière de ce que nous savons maintenant, nous pouvons avancer une formule chimique :

– Le jongleur est une personne en recherche d’équilibre et d’adresse; un corps social qui secrète un taux de cellules jongleuses en augmentation quantitative et qualitative le fait pour pallier à son propre déséquilibre, à son propre manque d’adresse –

Il semble que cela soit le cas actuellement. Métaphysiquement, ou alchimiquement parlant, le jonglage constitue une descente dans la matière. Transformer le plomb en or, la matière lourde en spectacle d’inspiration céleste … Spirituellement, le jongleur, le joueur de balles et de mots serait donc détenteur d’un secret, dissimulé dans les tréfonds de sa pratique. La balle symbolise la tête, la tête est le réceptacle de la pensée, la pensée pense le monde…

* Ce phénomène est visible également à travers l’écrit. Des recherches sur la transcription du jonglage (la « partition de jonglage »…) ont débutées au même moment en Angleterre, aux Etats-Unis et en France. Synchronicité remarquable, qui traduit un bouillonnement culturel d’ampleur internationale, (note de Frédéric Durand)

BIBLIOGRAPHIE