Elargissons un peu notre champ de vision. Nous avons jusqu’ici suivi un ordre logique : l’étude du geste primitif nous a mené vers l’aspect invisible du jonglage, dont nous avons mis en évidence la valeur originelle. Chaque fois que le raisonnement s’est trouvé repoussé en dehors du contexte du jonglage tel qu’il se pratique, nous nous sommes retrouvés aux origines de l’humanité. Le découpage des idées nous a contraint à voir dans une direction la naissance de la station debout, dans une autre la prise de la parole, dans une troisième la faculté de construire ensemble, dans une quatrième la ressemblance entre la très ancienne sorcellerie et le jonglage. L’homme qui parle, l’homme qui chasse, l’homme qui construit, l’homme qui perçoit sont contenus dans le spectacle que donne à voir le jongleur.

Mystérieusement, les voies de raisonnement étaient fléchées à l’Indienne : les Six Directions de l’Univers ont une importance considérable pour les Indiens, et deux dessins Huichols nous ont servi de base de réflexion. Le lien entre les deux premiers chapitres est apparu sous la forme d’une suggestion sémantique liant le jongleur au sorcier. C’est la logique et elle seule qui nous conduit jusqu’ici, guidée par la sagesse Indienne.

Si le geste et sa signification ont été largement évoqués, l’objet n’a pas encore été sommé de délivrer son sens. Je dis bien l’objet, au singulier, puisqu’avant tout autre la balle est l’instrument privilégié du jongleur.

C’est ici qu’il faut élargir le sens du mot jongleur; fils de la famille latine Jocus, il a pour frère jumeau le joueur. Du reste, il suffit de prononcer le mot balle pour qu’une flopée de jeux apparaissent à l’esprit : football, golf, tennis, basket-ball, volley-bail, handball, pelote, jeu de paume, balle au prisonnier… arrêtons là cette énumération qui a pour but de démontrer un simple fait : la balle en tant qu’objet central de tous ces jeux focalise l’attention de l’humain, tant contemporain qu’antique.

Et avec quelle fougue ! Des stades entiers vibrent de plaisir en suivant les évolutions d’une simple balle passant de mains en* mains, de pieds en pieds, de raq uettes en raquettes ! Sur le symbolisme de la balle, que disent les références classiques, points de passages obligés pour toute étude qui se veut sérieuse ? Peu de choses. Le Dictionnaire des Symboles, au demeurant très instructif (Alain Gheerbrant, Jean Chevalier, chez Robert Laffont) n’a tout simplement rien à dire au sujet de la balle. Roger Caillois déjà cité ici évoque le football « dispute du globe solaire entre deux phratries antagonistes ». (13)

Maigres indications. Je ne peux pas croire que la signification symbolique d’un objet aussi convoité se résume à une dispute pour s’approprier le soleil ! Cette incroyable absence de sens invite d’autant plus à se pencher sur l’énigme de la balle. Une fois de plus, la solution viendra des Indiens. Il semble que ce peuple dans ses multiples composantes incarne une forme de connaissance spécialement destinée à cohabiter avec la raison occidentale, pour peu que celle-ci accepte de l’écouter.

Au milieu de ce siècle sortait un livre très intéressant, Les rites secrets des Indiens Sioux, écrit par Hehaka Sapa (Elan-Noir), aux éditions Le Mail pour la France. Ce saint homme de la tribu siouse, voyant son peuple sombrer sous la pression du monde blanc, se décida à écrire ce livre afin que la sagesse formidable dont il était porteur ne soit pas irrémédiablement perdue. Sept rites y sont décrits, sept rites jusque là gardés plus ou moins secrets, en tous cas jamais révélés volontairement. Rites majeurs, qui évoquent la cosmogonie des Indiens Sioux, l’origine du Calumet (l’objet Sacré), son usage, certains rites funéraires et… le jeu de la balle.

C’est dire si cette bonne balle revêt pour les Sioux une signification importante: ils en ont fait l’objet central d’un rite majeur. Toute la tribu participe à ce jeu, divisée en quatre parties, Nord, Sud, Est, Ouest. Un jeune enfant est chargé , au centre, de lancer la balle. S’ensuivent d’indescriptibles mêlées en vue, bien entendu, de s’approprier la balle. On le voit : ce ne sont pas forcément deux phratries antagonistes qui se disputent l’objet. Par ailleurs, cette balle symbolise-t-elle seulement le globe solaire ? Si oui, quelle eau ce renseignement apporte-t-i à notre moulin ? Le fait qu’un jeune enfant soit chargé de mimer l’acte central du rite semble indiquer un état d’esprit d’innocence nécessaire afin que le jeu commence. S’agirait-il d’une référence à l’enfance de l’humanité ? La participation de toute la tribu indiquerait probablement la notion suivante : tout le monde est concerné par le sens de ce rite, ce qui n’est pas le cas de tous les rites Indiens. Certains concernent uniquement quelques individus initiés à des connaissances particulières.

Nous avons besoin d’en savoir plus. Claude Levi¬Strauss, référence en ce qui concerne l’anthropologie, conseille à celui qui veut comprendre les mythes de comparer les mythes aux mythes; il s’agirait là de la meilleure méthode. Souhaitons qu’elle fonctionne également pour les rites, et comparons les rites aux mythes !

* Un film des années 80, Roller-Ball, montrait deux équipes s’entretuant pour la possession d’une balle (et d’une substantielle somme d’argent…) jeu placé dans un futur hypothétique et pathétique. Film médiocre aux dires des critiques, mais dont le succès commercial nous prouve à quel point la fascination qu’exerce la balle est puissante.

UN DOCUMENT A L’APPUI : LE POP WUH

Le Pop Wuh ou Livre des Evenements, poème mystico-historique du peuple Ki-Tché, est comparable à notre Ancien Testament. C’est une genèse. Ce texte explique l’origine de l’Univers selon les Mayas Ki-Tchés, ancêtres de nombreuses peuplades amérindiennes, dont notamment les Yaquis. Don Juan Matus, le sorcier initiateur de Carlos Castaneda, est précisément Yaqui. Nous avons donc trois raisons pour choisir de commenter un extrait de ce mythe Maya: il continue notre piste Indienne, qui s’est jusque là révélée une source d’information très riche; c’est un mythe expliquant selon cette peuplade Maya Ki-Tché, l’origine de l’humanité; enfin, le jeu de la balle y remplit un rôle fondamental.

La fonction du jeu de balle apparait en deux temps, à travers l’histoire de CHAQUE CHASSEUR A LA SARBACANE, SEIGNEUR SEPT A LA SARBACANE (un nom à rallonges !) appelé aussi le Dieu Sept, puis celle de son fils HUNAHPU CHBALANKE, héros civilisateur, le modèle, le fondateur de la lignée des hommes dont l’apparition succède immédiatement son histoire. En deux générations, père et fils, CEUX DE CHIBALBA « hypocrites, sombres traîtres, violents, oppresseurs« (14) sont combattus puis vaincus et leur chef CELUI DE LA MORT, SEPT FOIS LA MORT renversé. Chibalba est le Lieu de l’Epouvante ou vivent les Seigneurs d’En Bas, Ceux de l’Ombre aux noms évocateurs: le Seigneur de l’Abcès, Celui du Sang Vomi, Celui de l’Immondice pour n’en citer que trois. Cette fois, on retrouve bien les deux camps opposés, liés par une symétrie rendue par le chiffre sept, Sept Fois la Mort pour Chibalba, Seigneur Sept à la Sarbacane pour le premier héros, le père.

Le combat entre les deux camps s’engage à propos du jeu de la balle: « Et voilà que Chaque Seigneur à la Sarbacane, Seigneur Sept à la Sarbacane, tout en marchant vers Chibalba, jouait à la balle. Il fut entendu par Hun Kamé, Wuqub Kamé, Seigneur de l’Abysse des Ombres.

Quel est ce vacarme sur Terre, au-dessus de nos têtes? « (15)

L’Univers Maya est constitué de trois mondes superposés: le Ciel, la Terre et le Monde Souterrain ou se trouve Chibalba, séjour des morts. Par suite de ce vacarme, ceux de Chibalba déléguent des messagers auprès de Chaque Seigneur à la Sarbacane, afIn que ce dernier vienne jouer à la balle avec eux . Mais Chaque Seigneur à la Sarbacane cache sa balle dans sa maison, puis descend au Royaume de Chibalba.

Il tombe dans divers pièges dressés par Ceux de l’Ombre qui cherchent à s’approprier « ses cuirs, ses lances, ses gants, son casque et l’anneau de pierre avec lesquels il jouait à la balle. « (16) Il est écartelé, puis décapité. Sa tête est placée entre les branches d’un arbre, le calebassier: « Ils en furent très impressionnés et la splendeur de l’arbre se grava en eux pour l’éternité ( .. .)

-Que l’on ne touche pas à ces fruits et que nul ne se tienne sous cet arbre, dirent les Seigneurs de l’Abysse des Ombres. « (17)

Extraordinaire ressemblance entre cette histoire d’arbre dont l’accès est interdit et celle de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal de la Genèse biblique. . Ressemblance accentuée par la suite, puisqu’une jeune fùle nommée Chkik brava l’interdit et vint près de l’arbre. Elle discuta avec la tête cachée entre les branches qui lui fIt un enfant en crachant dans sa main droite :

« Par ma salive tu as seulement un signe ( .. .) La salive s’est faite enfant ( … ) Ainsi se perpétuera, au lieu de s’éteindre, la génération de seigneurs, de sages, d’orateurs. Que toujours naissent des filles, des fils, voilà ce que j’ai fait avec toi, dit le crâne. « (18)

La perpétuation de la race humaine est bien l’enjeu de cette curieuse rencontre entre une jeune fIlle et un crâne caché dans un arbre. Au delà des parallèles entre cette histoire et Genèse, le point qui nous intéresse particulièrement est la symétrie entre la balle et la tête: sur Terre, la balle est cachée dans la maison de Chaque Seigneur à la Sarbacane, tout comme en dessous la tête est dissimulée entre les branches d’un arbre. S’ymétrie plus qu’évidente durant la seconde partie de ce récit originel, qui apporte l’explication.
Le fils de Chkik, Hunahpu Chbalanké, né de la salive de la tête de Chaque Seigneur à la Sarbacane, retrouve la balle du père et tous les accessoires de jeu. Il nettoie le terrain de jeu, ce qui correspond à un rituel sacré chez les Ki-Tchés, nous confirmant le caractère sacré du jeu de la balle. A nouveau, Ceux de l’Ombre sont irrités par le bruit, à nouveau ils convoquent le joueur afin de s’en débarrasser. Mais le Fils ne tombe dans aucun des pièges tendus par les Seigneurs de l’Abysse des Ombres.
« -Bien, nous allons donc vous affronter au jeu, Fils, annoncèrent Ceux de Chibalba.

-D’accord, dit Hunahpu Chbalanké.

-Mais nous jouerons avec notre balle, dirent-ils. « (19)
La note du Traducteur, lui-même Ki-Tché, qui accompagne ce passage du mythe fait comprendre l’importance du propriétaire de la balle: « La balle représentant la tête, et les joueurs le corps d’une entité théogonique, ces éléments doivent être paifaitement homogènes pour assurer la vicroire. « (20)

Le Fils, découvrant les sombres intentions de Ceux de Chibalba, continue la partie avec sa propre balle, s’assurant ainsi, si l’on raisonne analogiquement, de conserver sa tête ! Après de nombreuses péripéties, il vaincra Ceux de Chibalba, inaugurant l’ère des sages, des orateurs. Son dernier stratagème: la fabrication d’une fausse tête. « Elle était parfaite, et même capable de parler « (21)

Cette tête servira pour la dernière partie de balle avec Ceux de Chibalba, qui s’acharnèrent à la détruire, croyant éliminer leur adversaire.

La complexité de l ‘histoire (ici décrite partiellement) ne doit pas nous faire oublier le motif structural nettement visible derrière ces péripéties: c’est une tête qui sauve Hunahpu Chbalanké, c’est d’une tête qu’il est né. Or, nous savons que la balle est une représentation de la tête. On le voit : il n’est pas ici question de s’emparer du soleil, mais de conserver sa tête … et de s’en servir! Tête magique aux pouvoirs fécondants , si l’on se fie aux indications livrées par le Pop Wuh.

Il y aurait donc une messagerie très puissante liant le thème de la balle et celui de la tête*. Les jongleurs sont-ils sensibles à ce point de vue ? Nous aurions besoin, pour confirmer notre dire, d’un discours de jongleur qui dénouerait cette énigme. Existe-t-il, ce discours tant attendu? Oui. Dans la grande famille des saltimbanques, quelqu’un s’est chargé de prononcer les mots providentiels. Ce quelqu’un, ce n’est pas n’importe qui : il se nomme Raymond Devos.

* Le jeu de la balle Ki-Tché diffère du jonglage sur un point important: la manipulation y est interdite, le contact avec la balle s’effecluant avec les articulations. Cette différence pratique ne remet toutefois pas en cause le sens symbolique de l’objet.

Chapitre 4 : L’OUVERTURE DE LA TETE