La précision qui terminait le chapitre précédent, trouvée dans un dictionnaire un tantinet plus détaillé n’a pas manqué de me frapper. Le fait qu’un jongleur puisse, dans certaines religions primitives, désigner un sorcier est étonnant; il doit bien y avoir une raison. Je crois avoir démontré suffisamment, en déroulant le fil d’une logique qui peut surprendre, l’ancienneté considérable de l’impulsion de jongler*. Ajoutons qu’il est aujourd’hui scientifiquement prouvé qu’instincts et réflexes sont gérés organiquement par le cerveau reptilien, partie la plus ancienne du cerveau humain, la première à se constituer. Nous obtenons ainsi le visa définitif d’admission de l’ hypothèse formulée ici : le jonglage illustre la joie que l’humanité s’est procurée en franchissant la barrière qui la sépare de son frère l’animal. L’éducation des réflexes que procure la discipline du jonglage est une preuve indubitable.

Si cette donnée ne résoud pas l’énigme de la coïncidence jongleur-sorcier, elle permet néanmoins d’établir un premier rapprochement: le sorcier est en effet une figure importante des premiers âges de l’ humanité, un personnage dont les instincts et les réflexes furent probablement plus développés et mieux éduqués que la moyenne. Il suffit de penser aux choses effrayantes auxquelles ils sont confrontés (à ce qu’il parait) sans broncher, aux diverses initiations qu’ils doivent subir avant de prétendre détenir un contrôle d’eux-mêmes supérieur à la normale, qualité indispensable pour obtenir le poste-clé de sorcier. De la même manière, un jongleur perçoit sans frémir torches et massues au-dessus de sa tête (faisant fi de son instinct qui lui conseille de fuir au plus vite cette situation !) et s’exerce sans cesse à domestiquer ses réflexes. Le parallélisme, s’il n’est pas encore probant, est tout à fait réel. Dans certaines religions primitives, avons-nous dit. Comme beaucoup de gens, j’ai lu de nombreux textes se référant à la sagesse des Indiens d’Amérique. J’ai notamment parcouru l’oeuvre remarquable et controversée d’un professeur d’anthropologie à l’Université de Los Angelès qui relate depuis une vingtaine d’années les péripéties de son initiation par un sorcier Indien, Don Juan Matus. Je veux parler de Carlos Castaneda. Le phénomène Castaneda est étonnant : l’appareil médiatique passe complètement à coté de la magie des enseignements drôles et profonds de l’Indien, tandis que des milliers de lecteurs se retrouvent mystérieusement derrière la force dramatique et la sagesse des leçons du sorcier confronté à l’universitaire américain. Phénomène unique dans le milieu éditorial, murmure-t-on. Enfin, peu importe. Si je parle de ces livres, c’est pour illustrer mon propos, grâce à deux fragments des dessins figurant sur les pochettes du Don de l’Aigle et du Voyage à Ixtlan (aux éditions Gallimard) Ils sont ici reproduits en noir et blanc, mais ils comportent sur les originaux de vives couleurs.

Fig. 1, Le Don de l’Aigle. Fragment d’un collage des Indiens Huichol. (6)

 

Fig. 2, Le Voyage à Ixtlan. Fragment d’un collage Huitchol. (7) :

Trois questions se posent : d’ou proviennent ces dessins ? Que représentent-ils ? Pourquoi ces personnages semblent-ils jongler ? D’emblée, on peut répondre à la première de ces interrogations. Renseignements pris, il s’agit de collages d’Indiens Huichols ou Huitchols des hauts-plateaux du Mexique, reproduisant certaines visions obtenues grâce aux vertus transcendantales d’un cactus, le Peyotl.
Précision: « Ils le consomment à l’occasion d’un pèlerinage annuel sur le Wirikuta, ou ils retrouvent le Paradis, redeviennent des dieux. Les hallucinations qu’ils éprouvent ne sont que rarement transmises verbalement. Ils préfèrent les représenter par de splendides tableaux de laine, ou des tapis aux dessins géométriques, aux flèches, plumes et ombres sans objet, aux multiples flammes toujours vivement colorées de bleu, de jaune, de rouge. « (8) Fort bien. Muni de ces précieux renseignements extraits du livre de Jean-Pierre Changeux, L’Homme Neuronal, nous pouvons tenter de dénouer l’intrigue.

* Le personnage du jongleur est ancien, et les grandes civilisations Egyptienne, Grecque et autres nous rappelent à son souvenir grâce à de rares dessins, et de plus rares écrits.(Note de Frédéric Durand)

DANS LA CAVERNE DU SORCIER

Résumons-nous: nous nous sommes gaiement mis à la place du cerveau afin de franchir le pont qui permet d’écouter le nom du jongleur. Un nom à plusieurs facettes, si l’on en juge par les diverses interprétations proposées par la racine jongle. La dernière facette de ce prisme a illumine un pan de la réflexivité humaine nommé sorcellerie. Une grotte s’ouvre donc au coeur de notre petit livre , un panneau indique à l’entrée : sorcellerie. A l’intérieur, l’obscurité.

Munissons-nous de torches et de massues pour notre lumière et notre protection, et n’hésitons pas à pénétrer dans l’antre du dragon sorcier.

Ce qui nous intéresse dans cette histoire, c’est la ressemblance extraordinaire qu’on peut trouver entre ces dessins Huichol et un jongleur-type. Ces deux dessins figurent l’homme et son environnement tels qu’ils sont perçus au cours d’expériences de sorcellerie, ou si on préfère de transes dues à l’ingestion d’un cactus hallucinogène. L’homme aux « gourdes » qui pendent de chaque coté est entouré de huit points. Puisque ce dessin illustre la pochette d’un ouvrage de Carlos Castaneda, demandons donc à ces livres de nous fournir un brin d’explication. Le guide Indien de l’américain précise dans Voir, les enseignements d’un sorcier Yaqui qu' »il n ‘y a que huit points qui soient accessibles à l’homme pour s’en servir. ( .. .) J’ai bien dit pour s’en servir, et non pas comprendre. « (9)

Ne cherchons donc pas trop à comprendre. Notons tout de même qu’il semblerait que ces points se situent en dehors du corps physique: « Le point ou ( … ) l’attention seconde se rassemble se situait ( .. .) à environ quarante¬cinq centimètres en face du point médian du corps entre l’estomac et le nombril, et à dix centimètres vers la droite. « (10)

Plus loin dans Le Don De l’Aigle, on apprend que « les êtres humains ont un centre de perception magnifique à l’extérieur des mollets … « (11) Je laisse aux spécialistes le soin d’expliquer la raison d’être et l’usage de ces points entourant le corps humain. Toujours-est-il que ces endroits, au nombre de huit, seraient à l’origine de la ressemblance constatée sur les dessins entre un jongleur manipulateur d’objets et un sorcier « manipulateur de points »!

Par ailleurs, l’existence même de ces points semble étayée par de nombreuses recherches sur les champs magnétiques, électriques ou auriques autour du corps, par la pratique des magnétiseurs, de certains Aïkidokas ou adeptes du Tai-Chi-Chuan et autres disciplines orientales, sans parler du Tibet ou se serait développé une connaissance aiguë des auras.

Sorcier, dans notre optique de raisonnement, devient un terme de plus en plus vague ! Pour mieux comprendre la coïncidence jongleur-sorcier, nous avons besoin d’une définition de la sorcellerie. L’Indien Don Juan Matus propose: « Au niveau ou se trouve l’homme ordinaire ( … ) la sorcellerie est, soit une absurdité, soit un mystère inquiétant qui lui échappe. Et cet homme a raison, non pas parce qu’il s’agit d’un fait incontestable, mais parce que l’homme ordinaire ne dispose pas de l’énergie nécessaire pour s’occuper de sorcellerie. « (12)

Un sorcier serait donc tout simplement un être qui perçoit et agit dans certaines représentations du monde non perçues d’ordinaire. Pour reprendre les termes de la définition, je ne pense pas disposer de l’énergie nécessaire pour expliquer le second dessin ! Je ne peux que constater qu’il ressemble étrangement à un échange de passes entre jongleurs. Ne cherchons pas trop à comprendre ! La perception « sorcière » différant énormément de la perception ordinaire à laquelle je suis accoutumé, nous ne pouvons que conclure ainsi sur ce sujet: une différence fondamentale sépare le jongleur du sorcier. Le premier agit dans le connu, le second dans l’inconnu. Un abîme de perception les sépare. Alors, qu’est-ce qui les réunit ?

POINTS COMMUNS

Fions-nous au langage et à sa générosité légendaires: quand un quidam affirme que « c’est pas sorcier », il entend faire comprendre que la chose dont il parle est simple. Donc, par inversion, nous pouvons dire que ce qui est sorcier n’est pas simple… ce que fait un jongleur non plus ! En effet, à l’attention de ceux qui pensent que jongler est chose aisée, j’adresse cette mise en garde : jonglailler, jongloter n’est pas trop difficile, mais jongler n’est pas simple. Des heures, des jours, des mois d’entraînement sont nécessaires avant qu’un jongleur ne soit capable, par exemple, de paraître en toute décontraction avèc cinq massues au-dessus de sa tête. Car si le jongleur se doit d’être capable de manipuler les objets adroitement, il doit en plus donner une impression de décontraction tout à fait contradictoire avec ce qu’il est réellement en train de faire !

Peut-on en dire autant du sorcier ? On peut penser que oui. Si l’individu sorcier se confronte à des forces effrayantes, démons, esprits, diableries, (que sais-je encore ?) , il a tout intérêt à être sur de son fait. Sa vie en dépend. Le mythe de l’apprenti-sorcier est là pour nous rappeler qu’un sorcier n’a véritablement aucun intérêt à invoquer certaines puissances dépassant les limites de sa capacité à maîtriser les événements. De la même manière, un apprenti-jongleur qui jetterait cinq massues au-dessus de lui (à supposer qu’il en ait le temps !) se retrouverait bien ennuyé lorsque la pesanteur lui rappelerait le bien-fondé de certaines théories découvertes par Newton !

Démons, esprits, diableries, ai-je dit… Une seconde petite grotte de sens apparait ! Certains jongleurs se spécialisent dans le maniement d’appareils aux noms évocateurs: diabolos, batons du diable (deux jeux d’origine chinoise, plusieurs fois millénaires). Les torches sont également une discipline classique du jonglage, et j’ai même entendu parler d’un jongleur qui paradait sur scène en compagnie de trois faux de taille respectable ! La symbolique des objets est parlante: Je diable, la faux, les torches, tout cela n’est pas sans évoquer l’univers de notre ami le sorcier.

Mais le jongleur ne nous apportera pas la solution; notre raisonnement est dans une impasse diabolique, notre grotte s’enténèbre … Seul le sorcier détient la clé : en effet, seul un sorcier est capable d’inverser les valeurs au point de rendre compréhensible ce qui ne l’est pas, et inintelligible ce qu’on pensait établi. A propos, n’avons¬nous pas là une excellente définition de la sorcellerie: le renversement des valeurs ?!? Puisque le sorcier rend l’impossible possible, le quotidien surnaturel…

Ainsi s’ouvre une troisième caverne de sens: le jongleur, imitant le sorcier, a cette capacité de renverser les valeurs. Avec lui, ce qui normalement tombe remonte aux cieux, le château de balles qu’il batit dans les airs parait surnaturel, les étoiles se posent sur la terre …

Nous trouvons donc plusieurs points communs entre un jongleur et un sorcier :

– le lien sémantique évoqué en début de chapitre

– la ressemblance visuelle entre les dessins Huitchols et les jongleurs

– la manipulation de points situés autour du corps

– la difficulté qu’occasionne l’une ou l’autre de ces activités

– la connotation diabolique

– le renversement des valeurs.

Pas moins de six caractéristiques communes au minimum*. Mais une différence notoire : le jongleur manipule des objets, c’est-à-dire des choses connues de tous, le sorcier manipule des éléments inconnus. Le jongleur fait partie de notre monde concret, le sorcier, à nos yeux, oeuvre dans ce qui semble être l’abstrait. Nous retrouvons ici une logique structurale évoquée à propos du jonglage du corps et du jonglage de l’esprit: le jongleur se situe dans la zone symétrique à celle du sorcier, l’un étant préposé aux formes et aux couleurs, l’autre détenteur des clés de l’abstrait. Autrement dit, le sorcier ayant connaissance des secrets de la Nature se voit en quelque sorte imité par le jongleur, « chargé » de mettre en forme visible les informations abstraites perçues au cours des actes de sorcellerie. Explication structurale obtenue par analogie avec le fonctionnement du cerveau; le jongleur aurait-il la nostalgie du Paradis perçu par les Indiens lors de leurs pèlerinages ? Serait-il l’imitateur de mécanismes inaccessibles à l’homme moyen ? Aurait-il le pouvoir de rappeler aux hommes certaines visions, certaines possibilités perceptives depuis longtemps oubliées ?

On peut le penser. Mais surtout, ne pas confondre jongleur et sorcier. Le premier ne serait qu’une « copie » du second ! Ceci dit sans connotation péjorative, bien au contraire. Saluons bien bas l’homme jongleur, qui traduit en termes compréhensibles les visions curieuses qu’un sorcier contemple, qui offre à son public la possibilité de se souvenir de… quelque chose…

* Ces concordances peuvent être prolongées si l’on s’attarde sur le cas d’un jeu très ancien, les osselets. Tout comme le jonglage, le plan de jeu est vertical, on y travaille le flash, le multiplex, les pattes de chat (techniques propres à la jonglerie). Or les osselets sont longtemps restés l’apanage des mages, en tant qu’outil de prédiction. (Note de Frédéric Durand)

Chapitre 3 : LE JEU DE LA BALLE