Trois impératifs paraissent d’abord se signaler, si l’on veut progresser d’une manière méthodique. Déterminer d’où provient le jonglage, en quoi il consiste exactement et dans quel espace particulier il se situe. Quand, comment, où ? Trois questions indissociables. Par quel bout prendre ce problème de trigonométrie intellectuelle?
Le bon sens suggère de prendre la chose comme un jeu. L’étymologie confirmera, à la fin de ce chapitre, le tronc commun sémantique entre les mots jonglage et jeu. Voilà donc notre premier indice : le jeu.
La pensée moderne produit des experts dans tous les domaines; le jeu n’échappant pas à la règle, consultons l’avis d’un expert reconnu, Roger Caillois, auteur entre autres oeuvres du superbe Les Jeux et les Hommes. Un livre qui nous apprend d’emblée que « l’espace de jeu est traditionnellement horizontal« (2) Et de citer maints exemples : courses, billards, marelles, sports collectifs, tous ces jeux présupposent un terrain délimité horizontalement, même si les péripéties qui s’y déroulent peuvent emprunter des trajectoires verticales.
Or le jonglage est basé sur la verticalité. Les figures que le jongleur dessine s’inscrivent dans un « terrain » de bas en haut, de haut en bas, même s’il existe quelques variantes plus ou moins horizontales.
Voilà donc notre premier sens, notre première dimension , incontournable, originelle : le jonglage est un jeu qui se déroule dans un espace traditionnellement vertical.

BAS ET HAUT

Dans le jonglage (1), le haut du corps revêt une importance particulière; or, c’est précisément cette partie du corps humain qui, en se redressant afin de conquérir la posture unique du bipède, changea radicalement les rapports de force existant dans la nature. L’avènement de la dimension verticale est un jalon considérable pour la race humaine. A dire vrai, ce changement de posture est si précieux qu’il définit l’humain : l’homme n’est un homme que parce qu’il se tient debout. Le redressement de sa colonne vertébrale est une caractéristique fondamentale .

Dans la nuit lointaine du paléolithique, une magie particulière a voulu que le type hominien hérite en même temps de la station debout et de la parole. Se tenir droit, parler, les deux conquêtes sont simultanées, s’entraînant l’une l’autre; si lente que fut la transformation, elle fut néanmoins prodigieusement rapide à l’échelle de l’évolution du phylum animalier. Et déterminante!
A cette époque, l’ homme en cours de mutation a donc commencé à exploiter les capacités de son cerveau, lui aussi en voie de transformation, indéniablement l’outil le plus perfectionné offert par Dame Nature. Premier succès de l’intelligence : le lancer d’un objet, permettant de chasser à une distance respectable du gibier, augmentant ainsi les chances de survie de l’espèce. Caillou aiguisé, lance, hache de pierre, l’arme de jet détermine une première forme de suprématie sur l’univers hostile du paléolithique.
Stanley Kubrick, dans son mémorable film 2 001 Odyssée de l’Espace, montre un personnage mi-singe mi-humain lançant un os vers le ciel après une victoire conquise, grâce à une massue improvisée, sur des confrères simiesques moins rusés. Os qui devient pour le cinéaste le symbole de l’évolution de l ‘humanité, au prix d’un fondu-enchaîné transformant l’os en un vaisseau spatial. Cette jubilation explosive, immortalisant un moment évolutif génial, peut-être considéré comme le premier acte de jonglage.
On peut certes ergoter en vain sur la circonstance exacte, l’objet lancé, voire l’époque. Il n’empêche. Le premier jonglage, c’est-à-dire le premier jet purement désintéressé, artiste, a probablement eu lieu à la suite d’une victoire de chasseur, a certainement été un acte de joie pure, une primitive affirmation d’un contentement certain!
Du bas vers le haut. La conclusion pourrait être la suivante : après avoir conquis le bas, la Terre, la matière, l’homme a tout de suite pensé à communiquer avec le Ciel. Le lancer de bas en haut a été une de ces premières marques humaines, peut-être un signe de reconnaissance envers le Créateur, à coup sur un acte de fierté conquérante.
C’est la dimension première du jonglage: relier le Ciel et la Terre*. Ce premier artiste nous a donc obligé à lever les yeux.

* Le concept du jonglage en équilibre sur une base mobile ou instable (rouleau, monocycle, fil. échasses, boule, échelle) est une application pratique du raisonnement ci-dessus; de manière synthétique, on peut dire que le jonglage amène la découverte du corps par les membres supérieurs, et que l’équilibre amène cette même découverte par les membres inférieurs. D’un point de vue symbolique, la complémentarité de ces deux disciplines, terrestre et aérienne, apparaît évidente si l’on considère l’exercice comme la perception simultanée du Ciel et de la Terre.
(Note de Frédéric Durand)

GAUCHE ET DROITE

Nous disposons à présent d’une date de naissance, correspondant à peu de choses près au passage de l’animalité à l’humanité. Il serait plus exact de dire « date de conception », puisque lancer un objet, voire le rattraper ne constitue pas véritablement le jonglage tel qu’on le connait de nos jours !
La dimension verticale, le jet de bas en haut est l’étincelle, l’impulsion du jonglage. Un perfectionnement important suivit cette découverte du jet : la prise de conscience de la dualité, puis la tentative d’accord entre la gauche et la droite.
En terme d’évolution , on peut penser que cette nouvelle dimension colle de très près à la première. En effet, on peut discerner deux phases dans l’utilisation primitive de l’arme de jet. Hache, lance, caillou, os, tous ces projectiles peuvent être envoyés d’une ou de deux mains; mais dans le cas du jet à deux mains, il n’est pas nécessaire de différencier une main de l’autre.
L’étape suivante vit un perfectionnement notable : l’usage de l’arc assigne à chaque bras un rôle différent, obligeant notre héros du paléolithique à discerner sa gauche de sa droite, ou tout au moins la main qui fixe le bois de l’arc dans la direction voulue de celle qui tout à la fois tend la corde et aligne la flèche vers sa cible.
L’arc oblige l’homme à coordonner gauche et droite, à les mettre en relation, en dialogue. En raisonnant par analogie, on peut estimer que ce progrès est comparable à la structuration du langage, l’élaboration du dialogue à l’intérieur du cerveau.
Cela demande à être démontré. Notre hypothétique premier jongleur décide donc d’associer la gauche et la droite à une tâche commune, de l’ordre de l’échange d’objets. Qu’exprime cette nouvelle attitude d’un point de vue interne?
Le cerveau a aussI une gauche et une droite : « L ‘hémisphère droit analyse et produit préférentiellement des images, alors que l’hémisphère gauche se spécialise dans des opérations verbales et abstraites« (3)
Il a été démontré scientifiquement que si l’on sectionne le corps calleux, c’est-à-dire le pont qui relie les deux hémisphères cérébraux, l’hémisphère gauche, détenteur de l’aire du langage, ne peut plus communiquer à son homologue le nom des choses.

Dans ce cas, un objet perçu par l’oeil gauche uniquement (dont l’imagerie mentale se répercutera dans l’ hémisphère droit puisque la partie droite du cortex commande à la partie gauche du corps et vice-versa) ne pourra plus être nommé.
Ceci montre clairement une chose: le dialogue intérieur relie le mot et la chose. Par ailleurs, une personne dont ll’hémisphère droit est « endormi » artificiellement conserve son pouvoir de parler, mais « l’expressivité de sa voix disparait, alors que le rythme (des mots) se précipite (…) elle est incapable de chanter. » (4)
A l’inverse, si l’hémisphère gauche est momentanément « assoupi », outre la disparition des concepts abstraits, on constate que « le sujet n’éprouve aucune difficulté à sélectionner des paires de triangles et de carrés, divisés en secteurs colorés ou rayés. Il les trie même plus vile qu’il ne le fait dans son état normal.« (5) Cette accélération dans le triage des objets n’est pas sans rappeler la pratique du jongleur qui, traditionnellement, utilise des objets colorés. Donc, s’il nous fallait classer le jonglage dans une zone corticale, nous le situerions plutôt dans l’hémisphère droit, chargé des formes et des couleurs. Mais ce qui nous occupe dans le cadre de cette seconde dimension, c’est la collaboration amicale des deux cotés, la communication gauche-droite. En poursuivant notre raisonnement analogique, on peut dire qu’associer les deux moitiés revient à colorer, former le langage.
Le jonglage, dans notre optique, deviendrait une ruse inventée par le cerveau pour imager le langage; le jonglage du corps serait en quelque sorte sécrété par le jonglage de l’esprit, la parole.
Hypothèse audacieuse. Nous la verrons se confirmer au cours de l’analyse étymologique située en frn de chapitre. Nous pouvons conclure en affirmant que si la première dimension correspond pour le jongleur à la joie d’être debout, la seconde fête la parole.

SOI ET L’AUTRE

Le jonglage apparait donc comme une médiation, un support, un suppléant de la parole. Reliant le Ciel et la Terre dans la première dimension, la gauche et la droite dans la seconde. Cette seconde dimension fournit l’outil : l’impulsion de lancer se complexifie, se transforme en une tentative de contrôle de l’agitation intérieure. Centré sur lui-même, attentif, le jongleur cherche le meilleur moyen pour se jouer de la pesanteur des choses. Indispensable attitude, mais cependant insuffisante.

Indispensable, car cette dimension fournit l’espace ou le jongleur peut tenter de maîtriser, de réguler, de visualiser son agitation intérieure. Insuffisante pour la même raison qui fait que les Indiens d’Amérique, avant de fumer leur vénérable Calumet, ou pour tout autre rite majeur, saluent les Six Directions de l’Univers. Haut-Bas, Gauche-Droite, nous n’en avons que quatre ! Mais le dialogue intérieur propre à la seconde dimension a son prolongement : le dialogue avec l’autre, suite logique.
La troisième dimension, c’est donc la passe… et le renvoi. C’est ici que le jonglage remplit véritablement son rôle de support, ou suppléant de la parole. Suite logique, ai-je dit, car en fait les trois dimensions sont indissociables. Je ne les ai séparées que pour la logique de l’explication: imaginons graphiquement la première di mension prise individuellement, nous obtenons une ligne allant de bas en haut. La seconde correspond à une ligne d’Est en Ouest, la troisième à un tracé Nord-Sud. Les trois prises ensemble forment un plan euclidien, comprenant la hauteur, la largeur et la profondeur. Si on ne garde, par pure facétie, que la deuxième et la première, on représentera un jongleur plat jouant avec des assiettes plates! En rajoutant la troisième dimension , on passe d’un dessin à la scène réelle représentée par ce dessin .
Cette petite précision nous confirme par analogie l’inutilité d’un dialogue élaboré à l’intérieur si celui-ci n’est pas communicable. Dino Buzzatti, écrivain italien, imagine dans une nouvelle un génie animal, cochon, boeuf ou mouton supérieurement intelligent qui, mené à l’abattoir, se verrait dans l’incapacité de communiquer à ses bourreaux humains son savoir stupéfiant. Combien d’animaux à l’intellect parfait ont ainsi été sacrifiés, se demande cet auteur au sens de l’humour développé !
La passe… et le renvoi. Cette notion nous ramène immanquablement au jet du chasseur. On pourrait penser qu ‘historiquement cette dimension précède le jet de bas en haut, puisque notre hypothèse met en valeur un jet de chasseur puis le jet de bas en haut. Mais ce serait oublier l’intention: confondre un acte qui a pour but de tuer un adversaire naturel avec une passe (acte de jeu, plaisir d’être ensemble), revient il ne pas faire la différence entre Loi de la Jungle et Loi de la Jongle! La passe est un geste profondément civilisateur. Elle suppose l’abandon de l’intention de tuer l’autre. Dans leurs jeux de passe, ces architectes de l’éphémère que sont les jongleurs illustrent la joie de construire ensemble. Mais de construire quoi, sinon une représentation du Ciel ? Les objets décrivent des trajectoires elliptiques, circulaires, imitant la mécanique céleste, étoiles, planètes, systèmes solaires dont le centre, dans la troisième dimension, se situe entre eux et non plus en eux comme dans la seconde dimension.

Ici la personnalité s’efface au profit de la communauté, de l’édifice bati ensemble. Ici on renvoie au Ciel les dons reçus dans chaque dimension: bas et haut évoquent la joie de se tenir debout sous les étoiles, gauche et droite permet la parole, soi et l’autre offre la chance de construire ensemble, d’être ensemble, debouts, Vivants, parlants.

TROIS DIMENSIONS PLUS UNE : L’ABSTRAIT

Nous l’avons dit : le jonglage des choses fait face au jonglage de l’esprit, la parole. Il en est la représentation imagée, vivante. Notion rendue manifeste grâce à l’examen du cerveau et de son fonctionnement. Schématiquement, l’hémisphère gauche cérébral est un spécialiste du langage et de la perception « abstraite »; l’hémisphère droit, lui, s’occupe essentiellement des formes et des couleurs, ou perception « spatiale ». Nous venons d’éxaminer les Six Directions du jonglage (pour le dire à l’indienne), Il est temps de franchir le pont qui mène vers l’abstrait.
De l’autre coté, la forme déposée de la parole est l’écriture. Qu’est-ce qu’écrire sinon se souvenir des paroles prononcées, parfois intérieurement ? Les mots sont les garants de la mémoire du monde*.
Dans cette quatrième dimension, qu’on pourrait appeler la mémoire, nous trouvons tout ce qui s’est dit ou fait depuis la nuit des temps, tout ce dont l’homme s’est souvenu. Quatre dimensions, quatre fonctions: se tenir debout, parler, construire ensemble, se souvenir.
Fort bien: écoutons le jongleur. Inspectons consciencieusement le sens du mot jongleur , ses racines , son étymologie , son utlisation courante et argotique , tant il est vrai que les mots semblent doués de parole si on les écoute !

Les diverses pistes signifiantes ou conduisent les mots jongleur, jongler, jonglerie, jonglage confirment la justesse des voies de raisonnement suivies jusqu’ici. De l’origine latine JOCULATOR « homme qui plaisante », s’extrait la racine JOCUS « le jeu ». Jouer, jongler, joker sont des enfants de la famille Jocus, mot qui désigne plus particulièrement la plaisanterie, LE JEU DE MOT.

En France, dès le douzième siècle, jongler ou JOGLER signifie se jouer de, faire des tours, mais également bavarder. Ainsi se confirme l’analogie proposée entre jonglage et langage. Tronc commun nettement visible, rapport sémantique redoublé puisqu’un JANGLEUR désignait un crieur public. Le Jeu et la Parole. Durant le Moyen-Age, un jongleur désigne un ménestrel, un saltimbanque se déplaçant de fief en fief, pour jouer de la musique, raconter des histoires, faire des tours de passe-passe**. A cette époque toujours, dans le langage courant JONGLEOUR ou jongleur s’utilise aussi pour « moqueur, railleur ». De nouveau le jeu du langage accompagne la manipulation des objets.
Toujours en français (la langue se prête au jeu !), le jongler argotique revêt d’étranges peaux : « faire jongler quelqu’un de » signifie priver de. Curieuse acception qui semble puiser son sens dans l ‘habileté manuelle du jongleur, qui tout à la fois maîtrise ses objets sans parvenir à stopper leurs courses, comme s’il était privé de leur utilisation possible uniquement dans un état stabilisé, comme s’ils lui échappaient sans cesse !

« Se jongler quelqu’un » veut dire se battre avec quelqu’un, paraissant se rapporter à l’utilisation rapide des mains, des poings. Jongler signifie également souffrir, dans certaines circonstances: j’ai reçu un coup dans les tibias, j’ai jonglé !
Dans ces trois exemples argotiques, le jonglage est perçu comme une gesticulation frénétique, qui prive des objets, sert à se battre et fait souffrir ! Ces usages peuvent s’expliquer si l’on considère que l’agitation du jongleur fait penser au mouvement perpétuel, sans pause ni repos, qui prive des objets, nous oblige à lutter contre la pesanteur: là serait la souffrance. Par ailleurs, les prouesses du jongleur sont le résultat d’une mise en situation critique auto-créée: notre héros n’a de solution que dans le mouvement, s’il veut échapper en beauté à la volée d’objets qui lui tombent dessus. Il imite ainsi le processus de la vie: les.. choses, les imprévus nous tombent dessus, nous mettant au défi de réagir, de trouver le bon mouvement, celui qui permettra d’échapper à la pression exercée sur nous, voire de passer entre les gouttes de pluie pendant les orages !
Enfin, au Canada, au Québec plus précisément, jongler veut aussi dire « réfléchir sérieusement, être absorbé dans une réflexion ». Ce petit livre, comme on le voit dans ces puisages sémantiques, semble demandé par l’étymologie même du mot jongler: il nous invite à réfléchir sérieusement, à nous absorber dans la contemplation du jongleur, puis à crier publiquement le fruit de ces cogitations, tel un jangleur Moyen-Ageux.

Toutes ces pistes offrent de magnifiques indications, confirmant par ailleurs les pistes suivies jusqu’ici; à vrai dire, la correspondance entre jonglage et langage, entre la danse du jongleur et la mémoire du mot qui le désigne relève de la logique structurale, qui dit qu’aux formes et aux couleurs correspondent les opérations verbales et abstraites.
De droite à gauche. Sorcellerie, si on veut ! A propos de sorcellerie… Le jongleur, dans certaines religions primitives, désigne le sorcier, le devin guérisseur.

*Tant de sagesses proclament qu’à l’origine une Parole a créé l’Univers.

** Au Moyen-Age, le jongleur est un poète qui utilise le luth pour accompagner ses chansons. Il est jongleur de mots, de notes (de l’expression « jouer de la musique »), mais aussi de gestes. Les liens qui unissent les sons musicaux aux gestes artistiques, tels que la danse et le jonglage, sont étroits. (Voir Le Livre de La Jongle 2, note de Frédéric Durand)

Chapitre 2 : SORCELLERIE ET JONGLAGE